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Sick love

Synopsis:

Une femme disparaît. Le lendemain d’une tempête de neige, sa voiture est retrouvée sur une route qui monte vers le plateau où subsistent quelques fermes isolées. Alors que les gendarmes n'ont aucune piste, cinq personnes se savent liées à cette disparition.

Seules les bêtes Dominik Moll Laure Calamy Bastien Bouillon


Mon avis:

Adaptation du roman éponyme de Colin Niel, Seules les bêtes est la septième réalisation, en vingt-cinq ans de carrière, de Dominik Moll.

Pour sa nouvelle œuvre, l’auteur opte pour un récit découpé en plusieurs chapitres. Ces derniers correspondent au parcours des différents protagonistes impliqués. Les vécus se retrouvent donc être complémentaires. Le cœur de l’intrigue réside dans la découverte du rôle de chacun au sein de la tragédie narrée.
Le metteur en scène joue sur la lecture récurrente d’un ensemble d'événements où seul varie le point de vue adopté. Cette construction scénaristique est un véritable jeu d’équilibre, car il nécessite d’être en capacité de conserver une cohérence dans la répétition du moment tout en injectant de nouveaux éléments.
La structure du récit s'apparente donc à l'objectif d’une camera, donnant sur une vue panoramique, mais où le réalisateur joue le rôle d’obturateur. Ce dernier décide de ce que le public peut ou non voir et surtout, à quel moment il le dévoile.
On se laisse ainsi guider par la découverte fragmentée de la toile. Chaque nouvelle information redéfinie les enjeux et modifie notre empathie envers les protagonistes. Ces derniers gagnent ainsi en profondeur.
Ce processus fonctionne, bien évidemment, grâce à une construction scénaristique capable d’éviter les pièges inhérents à l’exercice, mais aussi par la prestation livrée par les acteurs.
Retrouver Laure Calamy dans un rôle à contre-emploi est un choix payant. De même, Damien Bonnard confirme qu’il a l’étoffe des Grands.  Denis Ménochet est, comme souvent, parfait dans un rôle bien plus complexe qu’il n’y paraît. Le reste du casting incarne avec justesse leur rôle respectif. 

Seules les bêtes de Dominik Moll Nadia Tereszkiewicz Valéria Bruni-Tedeschi


À travers cette histoire, Dominik Moll retranscrit la solitude d’êtres vivant dans des contrées isolées. L’œuvre observe les relations humaines qui se nouent. Ici, l'attraction et l’amour ne sont que des façons de fuir leur isolement auprès d’individus dans la même situation. Ce constat est la cause même de tous les malheurs rencontrés par ces personnes. L'affection s'exprime de différentes façons. Cette multiplicité crédibilise d’autant plus le récit et l’inscrit dans son époque.
Il se dégage donc une profonde morosité dans la trajectoire empruntée par chacun. De par leur motivation respective, l’auteur évite tout manichéisme et met en exergue la tragédie de ces situations. 

Seules les bêtes est une œuvre réussissant à créer un thriller à partir du drame sociétal dont il puise ses sources. 

 

Seules les bêtes de Dominik Moll

mardi 26 novembre 2019

The killer inside me

Synopsis:

Une descente en apnée dans la folie, la toxicomanie et l’autodestruction d’Edwin Borsheim, chanteur du groupe d'horror punk Kettle Cadaver, reconnu pour ses performances scéniques absolument démentes.

Dead Hands Dig Deep Jai Love Edwin Borsheim

Mon avis:

Premier documentaire diffusé au Sadique Master Festival, Dead hands dig deep avait de quoi attiser la curiosité des aficionados de cet événement.

En effet, bien que chaque édition propose son lot de moments forts, désagréables voir insoutenables, il était toujours possible de relativiser en se rappelant que ce ne sont que des œuvres de fictions, exception fait à Ana de Frédérick Maheux. Cette barrière mentale ne peut exister dans le cas présent.
Ouvrant sur un monologue d’Edwin Borsheim, à notre époque, celui-ci nous explique méthodiquement comment il ferait éclater une fusillade en pleine rue. Le réalisateur Jai Love donne ainsi le ton. On comprend qu’il n’y aura aucune rédemption dans cette odyssée.


Dead Hands Dig Deep Jai Love Edwin Borsheim


On navigue ainsi entre images d’archives et moments présents pour dresser le portrait de cet homme torturé. On découvre chronologiquement son parcours et l’état d’esprit général via le témoignage de son entourage. Au travers de ces instants de vie, on effleure la folie de cet environnement. Entre l’absence d’avenir professionnel au sein de cette commune isolée par la nature et les tragédies familiales que ce microcosme produit, on comprend ce qui amène Edwin Borsheim et ses acolytes à prendre ces chemins de traverses où la violence permet de se forger une identité.
L’un des points forts de l’œuvre est que, malgré un sujet « sensationnaliste», on ne tombe jamais dans la complaisance ou la glorification vis-à-vis de ses thématiques. L’auteur prend du recul sur son sujet et évite le piège de l’accumulation d’images chocs. Il recrée ainsi le contexte et nous facilite l’immersion dans cet univers.


Ce procédé permet aussi d’instiller un malaise bien plus profond et prégnant. Il rappelle ainsi que ce type d’environnement n’est pas un fantasme d’individus isolés, mais bien le quotidien de certaines communautés.
On est ainsi hypnotisé par ce récit, constamment sidéré par les situations narrées. L’intelligence de l’auteur est de monter les différentes interviews afin d’obtenir un effet crescendo dans l’enfer décrit. On commence via un effet d’accroche pour ensuite assimiler lentement les données permettant d’appréhender la psyché de l'homme et de son Monde.
On ressort de cette plongée chaotique totalement bouleversée. Jai Love réussit à s’approprier pleinement le sujet pour en extraire l’essence de ces terres maudites. Une œuvre percutante navigant entre décadence morbide et instants de vie tragique. Outre le parcours d’Edwin Borsheim, c’est aussi le quotidien des habitants de Temecula dont le destin brisé marque aussi profondément que les exactions de l’homme.


Une œuvre nihiliste donc, à découvrir absolument ! 



Dead Hands Dig Deep de Jai Love

mercredi 20 novembre 2019



Synopsis:

5 jours, c’est le temps qu’il reste avant que le divorce entre Noura et Jamel, un détenu récidiviste, ne soit prononcé. Noura qui rêve de liberté pourra alors vivre pleinement avec son amant Lassad. Mais Jamel est relâché plus tôt que prévu, et la loi tunisienne punit sévèrement l’adultère : Noura va alors devoir jongler entre son travail, ses enfants, son mari, son amant, et défier la justice...


Noura rêve Hinde Boujemaa

Mon avis:

Après un documentaire, C’était mieux demain, et un court-métrage, And Romeo married Juliette, Hinde Boujemaa passe au format long fictionnel avec Noura rêve.

Nous suivons donc le quotidien de ladite Noura, femme élevant seule ses trois enfants. Entre le travail en laverie et la gestion du foyer, s’ajoute un mari incarcéré et un amant impatient.
L’autrice construit un triangle amoureux qui, au sein de la société tunisienne, revêt des enjeux bien plus dramatiques et dangereux qu’en Occident.
En effet, dans ce pays, l’adultère est passible d'emprisonnement. Cette loi change totalement le traitement de ce récit.
La nécessité de cacher cette relation parallèle n’est donc pas juste pour sauver les apparences, mais surtout, pour éviter des poursuites judiciaires.
 Cet aspect est la pierre angulaire de l’œuvre. Il crée la dynamique de l’histoire. Il instille une tension permanente. Il met en exergue un dysfonctionnement où les rapports de force entre mari et femme sont inégaux.En effet, obtenir un divorce est un véritable chemin de croix dès lors que la volonté émane de la mariée. Cette dernière se retrouve donc avec un individu non désiré comme partenaire et une vie sentimentale mis en suspend sous peine de répression.

Noura rêve Hinde Boujemaa


On suit donc le fardeau que Noura doit porter chaque jour, les multiples tâches dont elle doit s’acquitter et les quelques instants qu’elle arrive à extraire pour penser à elle.
L’autrice nous présente cela de façon limpide. On ressent énormément d'empathie pour cette mère. La gestion de sa vie affective et familiale est poignante.
Cette matriarche se retrouve constamment entre deux feux.
D’un côté, le mari est un voyou incorrigible, au tempérament instable. Il est un être égoïste, fuyant les responsabilités parentales. Les confrontations donnent ainsi lieu à de profond malaise entre actes affectueux non-réciproques et accès de colère.
De l’autre côté, l'amant est un homme, de prime abord, doux et un soutien pour cette femme. Malheureusement, il a du mal à comprendre la complexité de la situation dans laquelle cette dernière se trouve.
La mise en scène participe à mettre en exergue l’intériorisation des douleurs de cette femme. Les plans fixes, loin d’être un choix de facilité, permettent d’observer l’évolution du comportement des différents protagonistes. La réalisatrice se repose ainsi sur la capacité des acteurs à faire véhiculer les émotions, les frustrations.
Un choix payant décuplant l’impact émotionnel des situations et l'empathie que l’on a pour ces personnages.
De même, lors d’instants très difficiles, l’utilisation du hors champs permet de garder une proximité sur l’action sans avoir à la traiter de façon frontale.

En somme, Hinde Boujemaa réussit à détourner un triangle amoureux, somme toute classique, pour le transformer en œuvre sociétale. Un tour de force réussi, qui a d’ailleurs remporté le Tanit d'Or lors de la 30éme édition des Journées Cinématographiques de Carthage.


Noura rêve d'Hinde Boujemaa

jeudi 14 novembre 2019

Le programme de courts du mois de novembre
par L'Hybride à Lille


Prologue:




Chaque mois, L'Hybride, lieu culturel dédié à l'audiovisuel, sélectionne un ensemble de courts-métrages autour d'une thématique. Le mois de novembre est sous le signe du démon et nous est introduit en ces termes :
"Miroirs de nos faiblesses ou de nos peurs, le Monstre et le Démon sont une mise en chair de nos émotions profondes, conscientes ou inconscientes, refoulées ou assumées. La confrontation aux vérités que ces derniers révèlent est un passage nécessaire à la compréhension et l’acceptation de notre nature humaine.
Monstre et Démon au cinéma peuvent alors prendre différentes formes, amenant à se demander : qui du Monstre ou de l’Homme est le plus humain ? "


La noria de Carlos Baena:

La noria de Carlos Baena affiche


Avec son film d'animation muet, l'auteur nous embarque, durant une douzaine de minutes, aux côtés d'un jeune garçon isolé et en danger. Le bestiaire déployé est stimulant, chaque monstre a sa propre spécificité, sa propre morphologie. La course-poursuite est bien rythmée. On ressent la tension à chaque fois que le danger se présente. 
L'ensemble est un torrent d'émotions allant de l'émerveillement face à son aspect plastique à la terreur pure lorsque l'enfant doit fuir la menace.


Le jour où maman est devenue un monstre de Joséphine Hopkins :


 Le jour où maman est devenue un monstre de Joséphine Hopkins affiche

Comme le titre l'indique, le récit suit la mutation d'une mère à travers les yeux de sa progéniture. Passée une exposition courte et efficace, nous suivons la transformation de la femme et surtout la façon dont l'enfant gère cette situation.
L'œuvre opte pour une approche sobre et intimiste. Un choix pertinent permettant de mettre en avant les émotions plutôt que le spectaculaire. En ce sens, l'autrice réutilise intelligemment divers éléments de son introduction dans la suite du récit.
Une approche pertinente au service d'une histoire émouvante.


My little goat de Tomoki Misato:

 My little goat de Tomoki Misato affiche


Réalisateur japonais, Tomoki Misato tente le pari d'aborder la mythologie du grand méchant loup autant sur son aspect conte pour enfants que son sous-texte, plus difficile, sur la pédophilie.
Le résultat est détonnant ! Le récit part sur un chemin rapidement balisé pour ensuite injecter un nouvel élément renversant les rapports entre les personnages. La construction des protagonistes s'effectue dans l'action. L'œuvre gagne ainsi en efficacité.
On est attendri par le comportement de ces chevreaux et atterré par les calcaires qu'ils vont endurer. 
Un court-métrage maîtrisé tout du long. Une jolie découverte.


Baghead de Alberto Corredor :

 Baghead de Alberto Corredor affiche


Huit-clos anglais, le récit suit un homme en quête de réponse.
Passé une introduction installant une ambiance pesante. L'auteur désamorce habillement la situation en injectant une dose d'humour bien pensée.
L'histoire est classique, sa trajectoire parfois prévisible, mais est parfaitement maîtrisée tout du long. 
La dynamique dans le dialogue compensé habillement l'immobilisme de l'action.


Muñecas de Eva Muñoz:

 Muñecas de Eva Muñoz affiche


Extrêmement resserrée dans sa trajectoire narrative, Eva Muñoz privilégie la définition de son personnage principal à travers ses actes. On devine donc ses motivations, son état mental via les sévices qu'elle fait subir à ses victimes. 
Il en ressort une atmosphère poisseuse, anxiogène que la caméra ne fait que décupler les sensations. 
L'ensemble est construit intelligemment à l'image de l'effet miroir produit par la première et dernière scène du court. 
L'absence d'explicitation risque d'en frustrer plus d'un, ce choix à le mérite d'épurer le récit et d'impliquer le spectateur en le laissant imaginer le contexte ayant amené à cette situation.

Et le diable rit avec moi de Rémy Barbe:

 Et le diable rit avec moi de Rémy Barbe affiche


Longuement chroniqué ici, l'œuvre de Rémy Barbe est toujours autant électrisant à visionner. Assurément le court le plus radical de la sélection.

The Absence of Eddy Table de Rune Spaans :

 The Absence of Eddy Table de Rune Spaans affiche


L'auteur transforme ici une ballade bucolique en course pour la propre survie de son protagoniste. En créant des personnages aux proportions exagérées, eux-mêmes évoluant au sein d'une flore atypique, on obtient une relecture romanesque des Body Snatcher sous substances.
Un mélange étonnant, déroutant et amusant. Il est assurément le plus inoffensif de l'ensemble, mais bénéficie d'une patte graphique intéressante et remarquable.

Épilogue:


Avec sa sélection de sept court-métrages très hétéroclite, l'Hybride offre un tour d'horizon passionnant sur la représentation des démons qui nous entoure, ou nous habite. L'ordre de diffusion est bien pensé. Il permet d'amorcer doucement la thématique et monte crescendo jusqu'au court de Rémy Barbe. Le choix de clôturer sur l'œuvre de Rune Spaans permet de faire redescendre la tension et terminer sur une note plus légère.

Face your demon

vendredi 8 novembre 2019

Don’t believe the hype

 

Synopsis:

Dans les années 1980, à Gotham City, Arthur Fleck, un comédien de stand-up raté est agressé alors qu'il ère dans les rues de la ville déguisé en clown. Méprisé de tous et bafoué, il bascule peu à peu dans la folie pour devenir le Joker, un dangereux tueur psychotique.

Joker Todd Phillips Joaquim Phoenix

Mon avis:


Difficile de passer à côté de l'aura entourant Joker de Todd Phillips. Depuis sa récompense surprise, et surprenante (?), du Lion D’or à la Mostra de Venise, les retours dithyrambiques ne cessent de pleuvoir. À l’aune d’un Hollywood enlisé dans un système de production malade où adaptation live, franchise et énième suite, se partagent le box-office, ces premiers retours sont porteurs d’espoirs. 
En effet, si une telle œuvre fonctionne durant son exploitation en salle, il peut être escompté que les stratégies commerciales, et donc artistiques, soient révisées pour suivre cette tendance. Bien évidemment, avant d’espérer un renouveau hollywoodien, encore faut-il s’assurer que cela se fasse pour des bonnes raisons, ou plutôt se fonde sur de bonnes bases.   

Suite au succès commercial de Wonder Woman, Warner Bros décide de développer, en parallèle de son DCUniverse, des stand-alone centralisés sur le passif de protagonistes phares de la franchise.
Par ailleurs, le studio, rêvant de confier la réalisation à Martin Scorsese, démarche Leonardo DiCaprio pour le rôle-titre. L’idée est abandonnée lorsque Todd Phillips présente sa vision du récit et porte son choix sur Joaquim Phoenix. Initialement rattaché au projet en tant que producteur, le réalisateur de Taxi Driver quittera finalement le navire. 
Ces deux informations, sommes toutes anodines, se retrouvent à être les deux aspects sur lesquels le film génère des déceptions. 

Joker Todd Phillips Joaquim Phoenix


Chaque adaptation cinématographique de Gotham était l'occasion de redécouvrir la ville sous un nouvel angle. Bien qu’ayant des approches particulièrement différentes, on retrouvait chez chacun des réalisateurs précédents un élément architectural commun : un style se rapprochant du néo-gothisme. 
Il n'est pas étonnant de constater que cet aspect soit absent dans la version de Todd Phillips. L’auteur, avouant être sous influence scorsesienne période 70/80, ne cherche aucunement à construire un environnement se rapprochant du berceau de Batman.
Chaque rue, chaque bâtiment, transpirent New York et ce ne sont pas les quelques institutions clés, renommées pour l’occasion, qui réussiront à faire illusion. Ce Gotham n’est qu’un ersatz. Elle est bien plus la ville de Travis Bickle, Rupert Pupkin et Jake LaMotta que celle qui a vu naître Oswald Cobblepot, Harvey Dent et Arthur Fleck.
Outre ce choix d’environnement peu convaincant un autre point pose problème. Celui-ci réside dans la cohérence vis-à-vis de l’univers qu’il est censé investir.
Toute la partie relative à la famille Wayne est bancale. Pour commencer, l’écart d’âge entre Joker et Batman ne cadre pas avec la mythologie établie. Ces deux êtres sont censés être les deux faces d’une même pièce : la raison et la folie. Leur relation est, par nature, ambiguë. Certains auteurs de comics allant même jusqu’à imaginer que l’homme au sourire éternel est la part sombre, et instable, de la chauve-souris. En créant ce fossé temporel, l’auteur annihile toutes les confrontations possibles entre ces deux personnages. En suivant la trajectoire proposée, Bruce Wayne sera le chevalier noir lorsqu’Arthur Fleck sera grabataire.
Pire encore, en apportant sa vision sur le traumatisme historique subit par le jeune Wayne, Todd Phillips anéanti la motivation principale de l’enfant sur son parcours à venir. Le meurtre de ses parents est la raison pour laquelle il décide de purger la ville du mal qui le ronge. En transformant cet acte criminel en lutte de classes, comment peut-on justifier une telle trajectoire ? 
À cela, s’ajoute un choix d’acteur incompréhensible pour Alfred Pennyworth et une sous-intrigue sur la parenté d’Arthur Fleck ne sachant jamais vers quelle direction tendre. 

Il est difficile de croire que l’œuvre fut pensée comme ancrée dans l’univers DC. Au vu des partis-pris, nous avons plus l’impression que Todd Phillips a souhaité rendre hommage à une période du cinéma tout en incorporant des éléments de Gotham afin de remplir le cahier des charges du studio. Ce constat se conforte, par exemple, lorsque Murray Franklin, parlant d’employés de la Wayne compagnie, les qualifie de "jeunes de Wall Street" ! 


Joker Todd Phillips Joaquim Phoenix

Bien que dérangeante, cette incapacité, à s’ancrer dans une franchise, aurait pu être compensée par la création et la réalisation d’un récit maîtrisé. Comme tout le monde s’accorde à le dire, la photographie, les décors et les costumes permettent de conférer un esthétisme agréable et facilite l’immersion dans cette époque.  On peut regretter que la réalisation ne mette pas plus à profit ces atouts. La mise en scène, trop conventionnelle, offre le strict minimum. Elle n’arrive que trop rarement à conférer de la profondeur aux situations qu’elles captent. Ce constat peut s'expliquer par une absence de vision de l’auteur vis-à-vis de son sujet.
En effet, l'influence de Scorsese ne se limite pas qu’à son ancrage dans un New York des années 70/80, mais passe aussi par une réutilisation d’éléments issus de la filmographie de l’auteur. La majorité des emprunts proviennent de King of Comedy. 
Pour rappel, ce dernier raconte l’histoire d’un humoriste en devenir tentant d’obtenir les faveurs de son présentateur TV préféré. Ce lien se retrouve entre Arthur Fleck et Murray Franklin. Certaines séquences proviennent directement de cette œuvre : les scènes où l’homme s’imagine sous le feu des projecteurs. Malheureusement, l’auteur n’arrive pas à se réapproprier ces idées. Il souffre donc de la comparaison avec son modèle.
De plus, le rôle de De Niro est très artificiel. Son personnage n’est qu’un levier scénaristique. Il n'apparaît que pour justifier grossièrement la naissance du Joker.
Là où Scorsese a su capter la folie d’un homme victime de ses obsessions, Phillips propose, lui, le parcours d’un humoriste raté. On assiste certes à une descente aux enfers d’une personne acculée et isolée, mais le propos est bien trop explicité et appuyé. On nous impose ce constat à travers les dialogues. On ressent constamment la volonté de l’auteur à exprimer les situations vécues et ressenties. Il aurait été préférable de laisser le soin au spectateur d’appréhender les événements au lieu de lui imposer un discours formaté. 

Joker Todd Phillips Joaquim Phoenix Robert de Niro


Au final, il peut être compréhensible que des spectateurs s’y retrouvent dans ce que propose Todd Phillips. L’approche proposée est effectivement différente des dernières productions DC et Marvel. Pour autant, elle n’est en rien original. Logan de James Mangold et la trilogie Nolan offraient déjà une approche réaliste de ces univers. Avec Midsommar et Us, la cuvée 2019 se retrouve à être emplie de propositions cinématographiques frustrantes. 

 

Joker de Todd Phillips

mercredi 6 novembre 2019