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Misha, le grand frère



Synopsis:

Benni a neuf ans. Négligée par sa mère, elle est enfermée depuis sa petite enfance dans une violence qu’elle n’arrive plus à contenir. Prise en charge par les services sociaux, elle n’aspire pourtant qu’à être protégée et retrouver l’amour maternel qui lui manque tant. De foyer en foyer, son assistante sociale et Micha, un éducateur, tenteront tout pour calmer ses blessures et l’aider à trouver une place dans le monde.


Benni Nora Fingscheidt Helena Zengel

Mon avis:

Après une poignée de courts-métrages et un documentaire sur une communauté Mennonite, Nora Fingscheidt passe au long-métrage fictionnel avec Benni. 

Adoptant le point de vue de l’enfant, le récit ouvre sur une séance d'auscultation. Nous prenons ainsi directement conscience des conséquences tragiques liées à son comportement.
En commençant ainsi, l’autrice capte instantanément notre attention. Elle montre la fragilité de l’être et fait donc appel à notre empathie. 

Le scénario est construit afin que l’information soit transmise via l’action et non dans l'explicitation. Les diverses confrontations servent à obtenir une vue d’ensemble sur le passé de la jeune fille ainsi que sa situation présente. Dans son entourage, trois personnes se démarquent : l’éducateur Micha, l'assistante sociale Madame Bafané et la mère Bianca. 
Ces trois protagonistes ont des rôles essentiels tant dans la dynamique du récit que dans la description d’un système peinant à gérer ces enfants en difficultés.
Les deux premiers personnages sont les archétypes des individus expérimentés dans leur domaine et dont la rencontre avec cette jeune fille va les ébranler.
La figure maternelle, quant à elle, brille principalement par son absence. Ses rares interventions mettent en exergue son incapacité à gérer la situation. Loin de créer un être méprisable, l’autrice prend le temps d’expliquer les raisons d’un tel comportement. On ne cautionne aucunement ses actes, mais on est amené à comprendre son raisonnement.
Évidemment, le cœur du récit, et surtout sa trajectoire émotionnelle, réside dans la relation liant
Benni à Micha. L’évolution est loin d’être surprenante, mais de par la caractérisation de ces personnes, l'alchimie fonctionne. On est émue par leurs interactions et les épreuves auxquelles ils doivent faire face. 


Benni Nora Fingscheidt Helena Zengel


Outre la création d’une galerie d’individus crédibles et profondément humain, la réalisatrice à la brillante idée d'opter pour un traitement sensoriel pertinent afin de retranscrire, aux mieux, les crises vécues par l'enfant.
En résulte des instants inconfortables où Nora Fingscheidt sature notre ouïe et notre vue. Le choix est payant. On comprend parfaitement tout le processus autour de cette pathologie, autant sur les raisons qui la déclenchent, que la manière dont elle se manifeste. 
De même, le découpage s’adapte intelligemment aux situations. Ainsi, les moments d’accalmie passent par des plans lents, posés. Les instants plus énergiques, eux, se ressentiront aussi dans la réalisation. 

En somme, l’œuvre est une belle réussite. Elle est émouvante sans appuyer sur l’aspect larmoyant du sujet. Elle nous éclaire sur cette situation sociale sans oublier de créer une intrigue autour de sa thématique. Elle élève une trajectoire scénaristique classique par une réalisation ingénieuse. 
Pour son premier long fictif, Nora Fingscheidt passe le cap d’une main de maître !

 

Benni de Nora Fingscheidt

dimanche 22 décembre 2019

Soon the void


Synopsis:

1980. Sorti de prison, et après avoir abandonné sa fille, un ex-boucher décide de remettre les compteurs à zéro et de redémarrer sa vie.


Seul contre tous Gaspar Noé Screenshooter Philippe Nahon

Mon avis:

Premier long métrage du réalisateur, Seul contre tous fut récompensé par le prix de la semaine de la critique lors du 51éme festival de Cannes. Le film a fait le tour de différentes manifestations cinématographiques en laissant derrière lui une forte impression au vue du nombre de prix raflé, huit au total.
Après six ans de dur labeur où il vue les différentes chaines de télévisions lui refuser les fond nécessaire au financement du projet, seul Canal + a fourni une participation, Gaspard Noé voit donc ses efforts récompensés en 1999.
Considéré comme le prolongement de son moyen-métrage Carne, Seul contre tous transpire d’une énergie singulière et peu commune dans le cinéma français.


Avec son pitch de drame social classique, Gaspard Noé aurait pu livrer un film conformiste où l’apparent pessimisme de départ se dissiperait peu à peu afin de se conclure sur un happy-end dégoulinant de bons sentiments écœurants. Forte heureusement, l’auteur n’est pas homme à respecter les conventions établies et cela est évident dès les premières scènes.
Optant pour une économie de dialogues, l’ensemble du récit se positionne du point de vue du boucher et privilégie les monologues de ce protagoniste plutôt que les interactions avec les autres personnages. L’adoption de ce point de vue interne permet de mieux comprendre la psyché de cet homme au bout du rouleau et les dualités qu’il rencontre à différents moments du récit.


Seul contre tous Gaspar Noé Screenshooter Philippe Nahon


Loin de faire de son anti-héro quelqu’un dénué de morale, Gaspard Noé préfère choisir un être d’apparence banal ayant des principes mais dont la descente aux enfers qu’il va vivre va venir les remettre en cause. Tirailler entre sa conscience, son instinct de survie et son honneur, le boucher sombre peu à peu dans un processus de mauvais choix dont rien ne semble pouvoir l’arrêter.
Afin de mieux souligner ce parcours marginal, le réalisateur opte pour un grain d’images conférant un aspect proche du documentaire avec une prédominance des couleurs rouge et orange. Le réalisme est ainsi décuplé et confère au spectateur les rôles de voyeur et de confident. Nombreux sont les moments où le personnage principal déambule ou est plongé dans ses pensées. Heureusement, notre rôle consistant à être à son écoute nous évite de longs moments silencieux. Pour autant, les personnes allergiques aux monologues d’un être aigri et colérique risque de ne pas apprécier les choix narratifs du réalisateur.


Niveau casting, Philippe Nahon porte à lui seul le film grâce à sa prestation parfaite de ce boucher torturé. Avec plus d’une centaine de rôle dans le milieu cinématographique, l’acteur est pourtant injustement méconnu. Ainsi, le voir endosser le rôle principal est un choix judicieux et payant. Le fait d’attribuer le reste des personnages à des acteurs peu ou pas connus renforce le réalisme de l’œuvre et permet de rendre d’autant plus crédible l’œuvre.

Maitrisé de bout en bout, on est complètement hypnotisé par les événements se déroulant sous nos yeux. Il nous est impossible de prévoir comment va se comporter le protagoniste ce qui nous met dans une tension constante, craignant qu’à chaque instant la situation vire au drame.
Un parti pris important du réalisateur est sa volonté de miser sur une violence plus psychologique que physique. D’une part pour installer un malaise constant et d’une autre pour décupler l’impact de la violence graphique lorsqu’elle intervient.
Pour autant, l’auteur ne cherche pas à épargner son auditoire bien au contraire, malgré le peu d’hémoglobines déversées, Gaspard Noé n’a de cesse de malmener le spectateur via des effets de mise en scène brut ayant pour but de capter l’attention voire de provoquer son public.


Au final, Seul contre tous était assurément un électron libre au sein d’une industrie cinématographique française trop frileuse pour oser suivre ce genre de voie. Pour autant, le réalisateur continue de suivre sa voix, refusant de se plier aux règles établies et est conforté par les réactions divisées que provoquent chacune de ses œuvres. En résulte une filmographie singulière et puissante.


Seul contre tous de Gaspar Noé

mercredi 11 décembre 2019

Fly across borders

Synopsis:

Un jeune migrant se fait tirer dessus alors qu'il traverse illégalement la frontière. Sous le coup de sa blessure, Aryan découvre qu'il a maintenant le pouvoir de léviter. Jeté dans un camp de réfugiés, il s'en échappe avec l'aide du Dr Stern qui nourrit le projet d'exploiter son extraordinaire secret. Les deux hommes prennent la fuite en quête d'argent et de sécurité, poursuivis par le directeur du camp. Fasciné par l'incroyable don d'Aryan, Stern décide de tout miser sur un monde où les miracles s'achètent.



La Lune de Jupiter  Kornél Mundruczó

Mon avis:

Initialement conçu comme un film d’anticipation, la dernière œuvre de Kornél Mundruczó se transformera, au grès d'évènements de notre société, en drame contemporain. Trois ans après White God, il revient donc pour la 18eme édition de l'Arras Film Festival afin de nous partager sa dernière création.
Ouvrant sur un saisissant plan-séquence retranscrivant une tentative, pour des migrants, de traverser une frontière, le réalisateur capte instantanément notre attention. On suit ce périple dans son intégralité, créant ainsi une tension à chaque instant et installant d’emblée une atmosphère âpre à son univers.

Au travers de cette scène, la caméra se concentre au fil des minutes sur un jeune homme, Aryan, venant d’être séparé de son père. Les bases sont ainsi posées. Les scènes suivantes introduisent le reste des protagonistes et vont permettre de dessiner plus finement l’intrigue générale de l’œuvre.
On se retrouve à suivre un duo d’antagonistes. D’un côté, le jeune homme apatride mue par des sentiments humanistes (trouver son père et un refuge pour se reconstruire). Le second homme est un docteur, désabusé par son monde, aux motivations purement vénales.
Ce couple imparfait va créer une certaine dynamique de dépendance/répulsion devenant très vite le cœur du récit. Leurs objectifs divergeant vont les mettre face à des situations souvent tragiques et parfois poétiques.
 

La Lune de Jupiter  Kornél Mundruczó


Le fil rouge, ainsi que sa trajectoire narrative est, certes convenu, mais suffisamment rythmé pour qu’on se laisse entraîner dans ses péripéties. D’autant que l’ensemble est superbement réalisé.
En effet, le point fort de La lune de Jupiter est assurément la justesse de sa mise en scène. Outre le recours à des plans-séquences fluide décuplant les émotions retranscrits sur pellicule, Kornél Mundruczó varie les procédés en fonction de la scène et son environnement.

On retrouve, dans cette bobine, des traveling latéraux , du shaky cam ou encore des caméras en vue subjective. Chaque parti-pris est pertinent et permet de nous faire ressentir la tension ainsi que la sensation de danger immédiat vécus par ces personnages.

Seuls les moments de lévitation offrent un répit bienvenu dans ce monde anxiogène. Ces instants donnent la sensation d’assister à un ballet où le temps est suspendu durant la prestation de notre jeune homme. L’auteur laisse ainsi le spectateur reprendre son souffle avant de l’entraîner dans les méandres d’une société malade.
L’ensemble est techniquement impeccable et transforme ce récit en un excellent moment de cinéma. On ressort de la séance légèrement bouleversé par ce rollercoaster cinématographique. La noirceur de ce monde couplé à la faculté de l’auteur à nous impliquer dans chaque action de notre duo crée une alchimie envoûtante. Cette dernière nous confronte à une dualité entre la fascination plastique de la forme et la répulsion de cette vision de notre société comme toile de fond.

Le prochain projet de Kornél Mundruczó serait un thriller horrifique écrit par Max Landis avec Bradley Cooper en tête d’affiche. On espère que l’auteur aura assez de liberté pour mettre à profit son talent. 


La Lune de Jupiter de Kornél Mundruczó

mercredi 4 décembre 2019

Sick love

Synopsis:

Une femme disparaît. Le lendemain d’une tempête de neige, sa voiture est retrouvée sur une route qui monte vers le plateau où subsistent quelques fermes isolées. Alors que les gendarmes n'ont aucune piste, cinq personnes se savent liées à cette disparition.

Seules les bêtes Dominik Moll Laure Calamy Bastien Bouillon


Mon avis:

Adaptation du roman éponyme de Colin Niel, Seules les bêtes est la septième réalisation, en vingt-cinq ans de carrière, de Dominik Moll.

Pour sa nouvelle œuvre, l’auteur opte pour un récit découpé en plusieurs chapitres. Ces derniers correspondent au parcours des différents protagonistes impliqués. Les vécus se retrouvent donc être complémentaires. Le cœur de l’intrigue réside dans la découverte du rôle de chacun au sein de la tragédie narrée.
Le metteur en scène joue sur la lecture récurrente d’un ensemble d'événements où seul varie le point de vue adopté. Cette construction scénaristique est un véritable jeu d’équilibre, car il nécessite d’être en capacité de conserver une cohérence dans la répétition du moment tout en injectant de nouveaux éléments.
La structure du récit s'apparente donc à l'objectif d’une camera, donnant sur une vue panoramique, mais où le réalisateur joue le rôle d’obturateur. Ce dernier décide de ce que le public peut ou non voir et surtout, à quel moment il le dévoile.
On se laisse ainsi guider par la découverte fragmentée de la toile. Chaque nouvelle information redéfinie les enjeux et modifie notre empathie envers les protagonistes. Ces derniers gagnent ainsi en profondeur.
Ce processus fonctionne, bien évidemment, grâce à une construction scénaristique capable d’éviter les pièges inhérents à l’exercice, mais aussi par la prestation livrée par les acteurs.
Retrouver Laure Calamy dans un rôle à contre-emploi est un choix payant. De même, Damien Bonnard confirme qu’il a l’étoffe des Grands.  Denis Ménochet est, comme souvent, parfait dans un rôle bien plus complexe qu’il n’y paraît. Le reste du casting incarne avec justesse leur rôle respectif. 

Seules les bêtes de Dominik Moll Nadia Tereszkiewicz Valéria Bruni-Tedeschi


À travers cette histoire, Dominik Moll retranscrit la solitude d’êtres vivant dans des contrées isolées. L’œuvre observe les relations humaines qui se nouent. Ici, l'attraction et l’amour ne sont que des façons de fuir leur isolement auprès d’individus dans la même situation. Ce constat est la cause même de tous les malheurs rencontrés par ces personnes. L'affection s'exprime de différentes façons. Cette multiplicité crédibilise d’autant plus le récit et l’inscrit dans son époque.
Il se dégage donc une profonde morosité dans la trajectoire empruntée par chacun. De par leur motivation respective, l’auteur évite tout manichéisme et met en exergue la tragédie de ces situations. 

Seules les bêtes est une œuvre réussissant à créer un thriller à partir du drame sociétal dont il puise ses sources. 

 

Seules les bêtes de Dominik Moll

mardi 26 novembre 2019

The killer inside me

Synopsis:

Une descente en apnée dans la folie, la toxicomanie et l’autodestruction d’Edwin Borsheim, chanteur du groupe d'horror punk Kettle Cadaver, reconnu pour ses performances scéniques absolument démentes.

Dead Hands Dig Deep Jai Love Edwin Borsheim

Mon avis:

Premier documentaire diffusé au Sadique Master Festival, Dead hands dig deep avait de quoi attiser la curiosité des aficionados de cet événement.

En effet, bien que chaque édition propose son lot de moments forts, désagréables voir insoutenables, il était toujours possible de relativiser en se rappelant que ce ne sont que des œuvres de fictions, exception fait à Ana de Frédérick Maheux. Cette barrière mentale ne peut exister dans le cas présent.
Ouvrant sur un monologue d’Edwin Borsheim, à notre époque, celui-ci nous explique méthodiquement comment il ferait éclater une fusillade en pleine rue. Le réalisateur Jai Love donne ainsi le ton. On comprend qu’il n’y aura aucune rédemption dans cette odyssée.


Dead Hands Dig Deep Jai Love Edwin Borsheim


On navigue ainsi entre images d’archives et moments présents pour dresser le portrait de cet homme torturé. On découvre chronologiquement son parcours et l’état d’esprit général via le témoignage de son entourage. Au travers de ces instants de vie, on effleure la folie de cet environnement. Entre l’absence d’avenir professionnel au sein de cette commune isolée par la nature et les tragédies familiales que ce microcosme produit, on comprend ce qui amène Edwin Borsheim et ses acolytes à prendre ces chemins de traverses où la violence permet de se forger une identité.
L’un des points forts de l’œuvre est que, malgré un sujet « sensationnaliste», on ne tombe jamais dans la complaisance ou la glorification vis-à-vis de ses thématiques. L’auteur prend du recul sur son sujet et évite le piège de l’accumulation d’images chocs. Il recrée ainsi le contexte et nous facilite l’immersion dans cet univers.


Ce procédé permet aussi d’instiller un malaise bien plus profond et prégnant. Il rappelle ainsi que ce type d’environnement n’est pas un fantasme d’individus isolés, mais bien le quotidien de certaines communautés.
On est ainsi hypnotisé par ce récit, constamment sidéré par les situations narrées. L’intelligence de l’auteur est de monter les différentes interviews afin d’obtenir un effet crescendo dans l’enfer décrit. On commence via un effet d’accroche pour ensuite assimiler lentement les données permettant d’appréhender la psyché de l'homme et de son Monde.
On ressort de cette plongée chaotique totalement bouleversée. Jai Love réussit à s’approprier pleinement le sujet pour en extraire l’essence de ces terres maudites. Une œuvre percutante navigant entre décadence morbide et instants de vie tragique. Outre le parcours d’Edwin Borsheim, c’est aussi le quotidien des habitants de Temecula dont le destin brisé marque aussi profondément que les exactions de l’homme.


Une œuvre nihiliste donc, à découvrir absolument ! 



Dead Hands Dig Deep de Jai Love

mercredi 20 novembre 2019



Synopsis:

5 jours, c’est le temps qu’il reste avant que le divorce entre Noura et Jamel, un détenu récidiviste, ne soit prononcé. Noura qui rêve de liberté pourra alors vivre pleinement avec son amant Lassad. Mais Jamel est relâché plus tôt que prévu, et la loi tunisienne punit sévèrement l’adultère : Noura va alors devoir jongler entre son travail, ses enfants, son mari, son amant, et défier la justice...


Noura rêve Hinde Boujemaa

Mon avis:

Après un documentaire, C’était mieux demain, et un court-métrage, And Romeo married Juliette, Hinde Boujemaa passe au format long fictionnel avec Noura rêve.

Nous suivons donc le quotidien de ladite Noura, femme élevant seule ses trois enfants. Entre le travail en laverie et la gestion du foyer, s’ajoute un mari incarcéré et un amant impatient.
L’autrice construit un triangle amoureux qui, au sein de la société tunisienne, revêt des enjeux bien plus dramatiques et dangereux qu’en Occident.
En effet, dans ce pays, l’adultère est passible d'emprisonnement. Cette loi change totalement le traitement de ce récit.
La nécessité de cacher cette relation parallèle n’est donc pas juste pour sauver les apparences, mais surtout, pour éviter des poursuites judiciaires.
 Cet aspect est la pierre angulaire de l’œuvre. Il crée la dynamique de l’histoire. Il instille une tension permanente. Il met en exergue un dysfonctionnement où les rapports de force entre mari et femme sont inégaux.En effet, obtenir un divorce est un véritable chemin de croix dès lors que la volonté émane de la mariée. Cette dernière se retrouve donc avec un individu non désiré comme partenaire et une vie sentimentale mis en suspend sous peine de répression.

Noura rêve Hinde Boujemaa


On suit donc le fardeau que Noura doit porter chaque jour, les multiples tâches dont elle doit s’acquitter et les quelques instants qu’elle arrive à extraire pour penser à elle.
L’autrice nous présente cela de façon limpide. On ressent énormément d'empathie pour cette mère. La gestion de sa vie affective et familiale est poignante.
Cette matriarche se retrouve constamment entre deux feux.
D’un côté, le mari est un voyou incorrigible, au tempérament instable. Il est un être égoïste, fuyant les responsabilités parentales. Les confrontations donnent ainsi lieu à de profond malaise entre actes affectueux non-réciproques et accès de colère.
De l’autre côté, l'amant est un homme, de prime abord, doux et un soutien pour cette femme. Malheureusement, il a du mal à comprendre la complexité de la situation dans laquelle cette dernière se trouve.
La mise en scène participe à mettre en exergue l’intériorisation des douleurs de cette femme. Les plans fixes, loin d’être un choix de facilité, permettent d’observer l’évolution du comportement des différents protagonistes. La réalisatrice se repose ainsi sur la capacité des acteurs à faire véhiculer les émotions, les frustrations.
Un choix payant décuplant l’impact émotionnel des situations et l'empathie que l’on a pour ces personnages.
De même, lors d’instants très difficiles, l’utilisation du hors champs permet de garder une proximité sur l’action sans avoir à la traiter de façon frontale.

En somme, Hinde Boujemaa réussit à détourner un triangle amoureux, somme toute classique, pour le transformer en œuvre sociétale. Un tour de force réussi, qui a d’ailleurs remporté le Tanit d'Or lors de la 30éme édition des Journées Cinématographiques de Carthage.


Noura rêve d'Hinde Boujemaa

jeudi 14 novembre 2019

Le programme de courts du mois de novembre
par L'Hybride à Lille


Prologue:




Chaque mois, L'Hybride, lieu culturel dédié à l'audiovisuel, sélectionne un ensemble de courts-métrages autour d'une thématique. Le mois de novembre est sous le signe du démon et nous est introduit en ces termes :
"Miroirs de nos faiblesses ou de nos peurs, le Monstre et le Démon sont une mise en chair de nos émotions profondes, conscientes ou inconscientes, refoulées ou assumées. La confrontation aux vérités que ces derniers révèlent est un passage nécessaire à la compréhension et l’acceptation de notre nature humaine.
Monstre et Démon au cinéma peuvent alors prendre différentes formes, amenant à se demander : qui du Monstre ou de l’Homme est le plus humain ? "


La noria de Carlos Baena:

La noria de Carlos Baena affiche


Avec son film d'animation muet, l'auteur nous embarque, durant une douzaine de minutes, aux côtés d'un jeune garçon isolé et en danger. Le bestiaire déployé est stimulant, chaque monstre a sa propre spécificité, sa propre morphologie. La course-poursuite est bien rythmée. On ressent la tension à chaque fois que le danger se présente. 
L'ensemble est un torrent d'émotions allant de l'émerveillement face à son aspect plastique à la terreur pure lorsque l'enfant doit fuir la menace.


Le jour où maman est devenue un monstre de Joséphine Hopkins :


 Le jour où maman est devenue un monstre de Joséphine Hopkins affiche

Comme le titre l'indique, le récit suit la mutation d'une mère à travers les yeux de sa progéniture. Passée une exposition courte et efficace, nous suivons la transformation de la femme et surtout la façon dont l'enfant gère cette situation.
L'œuvre opte pour une approche sobre et intimiste. Un choix pertinent permettant de mettre en avant les émotions plutôt que le spectaculaire. En ce sens, l'autrice réutilise intelligemment divers éléments de son introduction dans la suite du récit.
Une approche pertinente au service d'une histoire émouvante.


My little goat de Tomoki Misato:

 My little goat de Tomoki Misato affiche


Réalisateur japonais, Tomoki Misato tente le pari d'aborder la mythologie du grand méchant loup autant sur son aspect conte pour enfants que son sous-texte, plus difficile, sur la pédophilie.
Le résultat est détonnant ! Le récit part sur un chemin rapidement balisé pour ensuite injecter un nouvel élément renversant les rapports entre les personnages. La construction des protagonistes s'effectue dans l'action. L'œuvre gagne ainsi en efficacité.
On est attendri par le comportement de ces chevreaux et atterré par les calcaires qu'ils vont endurer. 
Un court-métrage maîtrisé tout du long. Une jolie découverte.


Baghead de Alberto Corredor :

 Baghead de Alberto Corredor affiche


Huit-clos anglais, le récit suit un homme en quête de réponse.
Passé une introduction installant une ambiance pesante. L'auteur désamorce habillement la situation en injectant une dose d'humour bien pensée.
L'histoire est classique, sa trajectoire parfois prévisible, mais est parfaitement maîtrisée tout du long. 
La dynamique dans le dialogue compensé habillement l'immobilisme de l'action.


Muñecas de Eva Muñoz:

 Muñecas de Eva Muñoz affiche


Extrêmement resserrée dans sa trajectoire narrative, Eva Muñoz privilégie la définition de son personnage principal à travers ses actes. On devine donc ses motivations, son état mental via les sévices qu'elle fait subir à ses victimes. 
Il en ressort une atmosphère poisseuse, anxiogène que la caméra ne fait que décupler les sensations. 
L'ensemble est construit intelligemment à l'image de l'effet miroir produit par la première et dernière scène du court. 
L'absence d'explicitation risque d'en frustrer plus d'un, ce choix à le mérite d'épurer le récit et d'impliquer le spectateur en le laissant imaginer le contexte ayant amené à cette situation.

Et le diable rit avec moi de Rémy Barbe:

 Et le diable rit avec moi de Rémy Barbe affiche


Longuement chroniqué ici, l'œuvre de Rémy Barbe est toujours autant électrisant à visionner. Assurément le court le plus radical de la sélection.

The Absence of Eddy Table de Rune Spaans :

 The Absence of Eddy Table de Rune Spaans affiche


L'auteur transforme ici une ballade bucolique en course pour la propre survie de son protagoniste. En créant des personnages aux proportions exagérées, eux-mêmes évoluant au sein d'une flore atypique, on obtient une relecture romanesque des Body Snatcher sous substances.
Un mélange étonnant, déroutant et amusant. Il est assurément le plus inoffensif de l'ensemble, mais bénéficie d'une patte graphique intéressante et remarquable.

Épilogue:


Avec sa sélection de sept court-métrages très hétéroclite, l'Hybride offre un tour d'horizon passionnant sur la représentation des démons qui nous entoure, ou nous habite. L'ordre de diffusion est bien pensé. Il permet d'amorcer doucement la thématique et monte crescendo jusqu'au court de Rémy Barbe. Le choix de clôturer sur l'œuvre de Rune Spaans permet de faire redescendre la tension et terminer sur une note plus légère.

Face your demon

vendredi 8 novembre 2019